02 novembre 2009
En piste !
Tout droit, tout droit… il en avait
de bonnes , Abdul ! D’après la carte, il suffisait de suivre la
Prinz-Alberchtstrasse (mais cette artère n’existait plus que dans les souvenirs)
et la Wilhelmstrasse, qui devait nous mener à la Chancellerie, située dans
l’axe du Reichstag, et qui changeait de direction selon que le souffle des bombes
avait orienté les panneaux dans tel sens ou tel autre, et ne débouchait que sur des escaliers descendus à la caves et des fenêtres béantes.
— L'ambiance ! exultait
302.
Prends à droite, s’emportait à
présent Guturdjieff, et file jusqu’au Landwehr Kanal. Ça nous oblige à un
karrabar tchak de burdiskopf, mais si jamais on rejoint Charlottenburg
Chaussee, pas de pétard, on file vers la Brandeburger Tür, et plus qu’à mettre
en troisième, enfiler la seconde à droite, puis la première à gauche, et
trouver un endroit où remiser.
A gauche, et de nouveau à droite,
conseillait à présent Kratzko qui ne se rendait pas compte, ce molovoï, du nombre
de manœuvres à effectuer pour amener notre putain de cuirassé devant les
grilles d’un foutu bois de Vincennes réduit à des troncs d’arbres, à des
squelettes aux branches auxquels se balançaient des officiers passés en conseil
de guerre, pendus séance tenante, abandonnés aux singes qui s’empressaient de
récupérer la chemise, la casquette et les bottes, puis jouaient les King
Kong, paradaient devant leurs moitiés. Himmler-Cabriolet n’en pouvait plus,
Mordekhaï se tapait sur les cuisses, pissait dans son bénard à la vue d’un
Waffen à poil ras dégringolé d’une branche, remonté sur une autre et niquant sa
femelle sous la menace d’un flingue.
— A présent à gauche, non,
attends… à droite, oui, continue à droite,, à droite de la girafe, c’est ça,
vas-y, et encore à droite… encore
un coup, encore un mais… nom d’un chien, garabatchoï, gaffe au rhino !…
Bien que des chimpanzés casqués s’en
fussent pris aux fanions déployés sur nos ailes, eussent compissé le pare-brise
et déféqué sur le capot, je parvins, en trois coups de volants et autant de
marches arrière suivies de contre-attaques et de replis en catastrophe, à nous
remettre en piste. J'évitai même un tamanoir pour aussitôt, dans l’aperçu d’une
croupe d’hippo, me voir prié de prendre de nouveau à gauche, puis de virer sous
les naseaux d’un zèbre et de suivre un tapir, une autruche, une dernière
bestiole avant de quitter le Tiergarten, d’engager le paquebot dans une artère
assez large pour qu’y eût subsisté, grâce aux alligators en quête de marigots
plus sûrs, un passage où se glisser. Obligation de s’arrêter tous les vingt pas
pour dégager ici un lit, une cuisinière, là une armoire ou une baignoire — tout
en se gardant de carnivores en rogne. Après la fin des camps c’était la fin des
villes, l’ère du chambardement et de l’étripage, du dépiautage des Aubusson par
nos amies les bêtes. Nous pûmes encore progresser de quelques mètres avant de
redevoir nous arrêter, et là c’était sérieux.
— J'y vais, dit Kratzko.
Un pavé sous la tête, un moellon sur le
ventre, trois briques sous chacune des jointures et la robe retroussée sur une
venue au monde qui se présentait de travers, une fille au milieu du passage…
Alors là, sans un mot, sans même nous consulter, nous avons agi, et agi en S.S.
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