Fiancée_1ère couv

   Ce roman érotique (ou plutôt cette comédie érotique) fut publié en décembre 2000, sous le titre "Judith", trois mois après que je fus victime d'un infarctus. À un moment, donc, où je n'avais plus tout à fait les yeux en face des trous. Mon éditeur d'alors ignorant tout du commerce des livres, le titre ne s'est bien sûr pas vendu. L'affaire en serait restée là si, à la suite de mes écrits politiques, je n'avais réalisé que ce texte entrait parfaitement dans le cadre de ma philosophie personnelle, essentiellement positive. Je l'ai donc repris, entièrement réécrit sans m'éloigner du scenario originel, lu et relu cent fois, corrigé et recorrigé pour en arriver à la présente version.

   Il s'agit de la succession linéaire des épreuves auxquelles est soumise une jeune poétesse que ses tendances à l'exhibitionnisme et sa peur de l'amour ont conduite au suicide. Tirée des griffes de la psychiatrie par sa cousine Clarisse, et menée à l'Institut Livenstein, elle va passer entre les mains de  spécialistes de la libido (celle notamment de la moitié féminine de l'humanité), et va  subir à la fois de graves affronts à sa pudeur  ainsi que des incursions dans sa psyché. Affronts et incursions qu'elle appréciera d'autant plus que son narcissisme la pousse à s'exhiber tant physiquement que moralement.

   Texte à a fois tendre et amoureux, humoristique lorsqu'il s'agit de dénuder, d'inviter à mimer des actions terrifiantes, puis de traverser à moto une partie de la Sologne, et qui va mener le lecteur  à ce dont rêve tout être humain : le partage des bonnes choses avec les personnes que l'on aime. 

 

Quelques extraits 

 

    Dans les bois

    — Tu as eu peur du froid, du vent, de l’effarement de notre tante ? Eh bien regarde, ma jupe est aussi courte, aussi légère que la tienne, et que vois-tu lorsque je vaque ? Rien que de l’élégance. Bien sûr si je me penche vers une morille… mais aucun champignon ici, ou si je virevolte… et elle offrait dans l’envol du tissu la preuve de son audace.

   Cependant, songea-t-elle, n’allait-elle pas un peu trop vite ? Ne risquait-elle pas, en sa hâte, de compromettre une thérapie judicieusement mûrie ? Non sans regret, elle décida d’interrompre le jeu… Mais tandis qu’elle pêchait dans le coffre de sa voiture la décence d’un nylon, voici qu’on la priait, d’une voix tremblant à peine, de demeurer comme elle était.

   De son aînée qui tâtait à son tour, l’inconsciente, du plaisir de vaquer en une nudité qu’elle-même avait refusée ce matin, et qui sans doute aurait aimé raccourcit sa jupette d’un petit centimètre, puis d’un autre et que tout se devinât, d’un autre encore et que tout s’exhibât, qu’un garde forestier se retournât pour la suivre des yeux, la jeune fille prit la main. Percevrait-il, le brave homme, que son regard ferait se hâter la frivole ? Mais qu’elle se dominerait malgré que l’œil allumé achevât de la dévêtir, et se glisserait au volant comme si de rien n’était, par là jouirait de son émoi aussi longtemps qu’elle le voudrait ? Elle s’en inquiéta.

   Que ressentait sa cousine ?

   Clarisse ne s’en cacha pas : un plaisir mêlé de crainte, doublé de l’envie de provoquer. Et ce désir, qu’elle oserait à peine avouer : que si elle se trouvait seule en cette magie du monde elle enverrait sa jupe au diable, ouvrirait sa chemise, se laisserait dériver.

   (...)

   C'est alors que Judith, comme délivrée de ses tracas, se troussa rapidement, s’équilibra pour enjamber de ses baskets, à la croisée de deux allées qui la livraient au monde, l’étirement du nylon qui l’avait protégée, poids plume qu’elle enroula à son poignet.

 

   Tennis

   — Un jour, aux environs de Meudon, j’ai entrepris une partie de tennis avec une relation de mon père. Un homme bien bâti, au moins deux fois ma taille, dont je parvenais tant bien que mal à contenir les balles… À l’issue du premier set, alors que nous prenions un rafraîchissement, il m’a chuchoté qu’il éprouvait un énorme plaisir à jouer avec moi, que j’étais une excellente partenaire et, rougissant comme un coq, une très jolie jeune fille. Ce dernier éloge, j’ai fait mine de ne pas l’entendre, si bien que trente secondes plus tard, prenant son courage à deux mains pour m’avouer son désir, il m’a demandé de lui remettre ma culotte. J’ai ouvert de grands yeux, je me suis récriée, si bien qu’il m’a aussitôt présenté ses excuses : sa femme l’avait quitté, il était seul, vous voyez le baratin. Seulement, ce qu’il ignorait, c’est que j’avais anticipé son caprice en me rendant aux toilettes…

   — Pourquoi cela ?

   — Oh… pour le provoquer, pour me prouver que j’étais forte, pour me prendre à mon propre piège…

   — Et de quelle manière vous en êtes-vous tirée ?

   Nous avons repris la partie et, sans blague, je n’en menais pas large. Je loupais mes services, je manquais les trois quarts de ses balles, et lorsque je devais me baisser pour en ramasser une, eh bien, sous prétexte de ne plus le tenter par la vue de ce qu’il croyait que je portais, et qui l’avait à ce point perturbé qu’il jouait à présent comme un pied, j’avais recours à des contorsions que je vous laisse imaginer… Le plus périlleux n’était pas quand la balle roulait au filet. Là, pas de problème : j’arrivais face à lui et, de là où il se trouvait, il ne pouvait rien voir… Non, le pire survenait lorsque la balle allait mourir au fond du court. Là, pas d’autre choix que celui-ci : ou bien je me plaçais de profil et il s’interrogeait, ou bien je m’accroupissais en joignant les genoux, si bien qu’en comparaison de mon aisance et de ma liberté de la partie précédente, il devait la trouver bien changée, la fille de son banquier. J’étais dans de beaux draps, d’autant que le vent se levait. Alors je me suis tordu la cheville.

 

   Chéri Bibi

   Il la fit se redresser, lui désigna l’estrade à peine suré­levée qui occupait, sous les rayures ensoleillées d’un store, un renfoncement du mur. Elle fut priée d’y prendre place, de s’y camper tandis qu’il venait se placer à quelques centimètres d’elle en lui demandant de lui saisir la taille. Il la prit quant à lui par les hanches et, sans qu’elle s’y attendît, l’amena sur lui et lui saisit les lèvres, s’en détacha pour la regarder, s’imprégner de sa candeur, et une nouvelle fois l’attirer, pareillement l’éloigner. Puis il la fit à nouveau glisser vers sa poitrine pour qu’elle sentît les à-coups de l’érection, la remontée de la puissance qui la plaçait à cheval sur lui, sur son membre luisant, glissant de ses liqueurs à elle.

   Son heure avait-elle sonné ? Se collaient l’une à l’autre une raideur et une chair à ce point attendrie qu’elle ne savait en décider… Des deux mains, l’homme l’éloignait de quelques centimètres, quelques autres encore, interrompait le mouvement avant que la distance ne vînt les désunir, puis la ramenait vers lui de manière qu’elle sentît, dans la pénombre qui la protégeait, glisser sur lui ses lèvres et ses nymphes. La fois suivante, l’empoignant par les fesses au terme du recul, il les lui écarta de telle sorte que, les resserrant d’elle-même, elle glissât vers lui. Deux fois, trois fois de suite avant de la ramener, pantelante, là où se trouvait la table

 

   GoldWing

   Son minou épilé par dessous, à ne pas croire, et vitesse retombée à moins de quatre-vingt pour que les double en trombe une japonaise avec fille à l’arrière, correctement vêtue encore qu’affligée d’une croupe de baleine — elle seule promenée dévêtue par un aventurier qui l’aurait ramassée au sortir de sa tente, enlèvement de campeuse avant qu’elle n’ait passé sa jupe, et si elle se soulevait ça la fouettait jusqu’en ses profondeurs, horreur qui la mettait en vrille. Trop de fraîcheur soudain, se saisir de la taille du garçon, garçon auquel on ne refusera rien, à l'image de la fille au fabuleux pétard sur la moto doubleuse, la moto qu’on rattrape et redouble, et qui vous colle au train. Mais la GoldWing interdit toute étreinte, la Gold Wing vous amène, en première page d’un périodique pour obsédés, à la grand rue d’un bourg où se bousculent les aoûtiens, une culotte sous chaque robe tandis que de son côté pas le moindre nylon, rien qu’un petit foulard… Une voiture devant, une voiture derrière et la voici plaquée contre le cuir de son pilote, un péquenaud la sifflant et se retournant sur elle, la désignant à un rougeaud dont les yeux s’écarquillent… Accélération sur vingt mètres, décélération immédiate, trop de monde au feu rouge, machine stoppée entre trottoir et Peugeot cabossée, à portée de retraités se dirigeant vers elle…

   Le conducteur de la Peugeot la fixe, elle relève la visière de son casque et le fixe à son tour… Il détourne les yeux, feint de consulter sa montre, allume une cigarette.

   Beauf confronté à l’impensable, il la mate à nouveau en se disant que non, puis que peut-être, puis que si… que c’est l’évidence même, rien que son son petit tricot. Il en ressent une morsure au radis, tourne les yeux vers un étal de voitures d’occasion mais revient se coller telle une mouche, une sangsue à moustaches. Il a une tête de contremaître de garage ou de charcutier traiteur, avec une charcutière veillant sur sa conduite, sa nuit ne sera pas drôle.

 

   La chapelle

   C’est une chapelle de pierre en bordure d’un étang, à l’extrémité d’un chemin de silex et de sable. Une femme l’y a menée dans une automobile, a encore arrangé un détail de sa robe, puis l’a laissée sur ces paroles, qu’elle tourne et retourne sur sa langue : se tenir immobile face à la pierre d'autel, face à la pierre sans bouger se tenir… ne surtout pas se retourner, ne pas se retourner surtout… c'est derrière qu'il viendra… derrière c’est qu’il viendra.

   Dans les effluves du soir une chapelle de pierre en un pays de forêts et de landes aux senteur de fougères, ouverte à l’émotion d’une cérémonie nuptiale. Elle a des escarpins dorés, une robe si légère qu’elle la sent à peine, et le temps s’est figé, ou comme sur la moto file à une telle allure qu’on ne le voit passer… Il viendra par derrière, lui a-t-on murmuré à l’oreille, par derrière viendra-t-il… mais où seront les témoins, où seront les demoiselles d’honneur ?

   Par derrière approchera sans un mot, sans un bruit, une ombre à peine sur le dallage de pierre, et elle en son attente… Approchera la bouche de son oreille et lui dira… non, ne lui dira rien mais épousera ses hanches, approchera les lèvres de son cou, qu’elle a bien dégagé. Elle ne porte aucun voile, juste une vapeur au sommet de la tête, au-dessus des spirales d’escargot. Elle s’est trouvée très belle, et désirable infiniment dans le miroir de cette maison où chacune s’affairait à sa toilette et son bien-être, sa coiffure, ses senteurs de jeune fille, à moins de cinq minutes d’ici.

   Elle a de nouveau envie de pleurer, envie de rire, envie de faire pipi, mais cela peut attendre.

   Elle aimerait à ses côtés Clarisse, Béatrice l’assistant. Elles joueraient ensemble au jeu de la rose et de l’oie sur un des bancs de la chapelle, ou bien devant l’étang, sous protection de canards. Mais qui est donc Béa ? Et Xu, et Sarah Livenstein, qui sont-elles ? Et ce catcheur qui l’a massée jusqu’à sa perdition avant de la bercer dans l’eau, puis qui l’a épilée dans ce fauteuil là-bas, grande ouverte, une chose…

   Elle n’a rien d’une chose, elle est une jeune femme en attente de fête, vingt ans dans cinq minutes, ou quinze minutes ou moins — allez savoir, va savoir ma chérie ce qu’est devenue ta montre… Elle a le poignet fin et de fort jolis bras, dorés pour son amant qui par derrière viendra, à pas de loup la saisira et consommera, levrette en sa chapelle et sous sa robe nue, et tendrement caressera les jumeaux dont dardent sous la soie les embryons de cornes… Ne pas les titiller, ne plus jamais se caresser dans sa chambre ou ailleurs, ni se promener sans rien, ni rien… mais chut…