12 novembre 2009
Toilettage
La vie est n’est pas simple.
Disons que le manque de temps, à mettre en relation avec l’afflux des tâches à
mener à bien, provoque chez tout individu l’équivalent de bouchon sur les
routes. Ou encore que le poids des choses vous cloue le prosateur devant une
montagne impossible à franchir. C’est ce qui m’est arrivé. Dégoûté par des
actions militantes qui ne menaient nulle part, j’assistai au détricotage de mes
illusions, et je voyais chronique virgule sombrer pareillement dans
l’inexistence et l’oubli. Plus rien à vous offrir, plus le moindre carburant
qui pût remettre en route la machine à écrire me trottant dans la tête. Donc ce
réflexe de ma part : pour ne pas laisser ce blog se couvrir de poussière et de
toiles d’araignées, lui confier quelques uns des tableaux de mon Karnaval. Ce
que j’ai entrepris.
Et cela m’a réveillé.
Il n’est pas difficile choisir
de une demi-douzaine de scènes, d’en extraire des passages susceptibles de
communiquer l’envie de connaître la suite… En revanche, faire entrer un extrait
de roman dans le cadre d’un blog est une autre histoire. Là, le billet doit se lire rapidement, 2000 signes me semblent le maximum. Or , aucun des
passages que je jugeais dignes de vous être offerts n’entrait dans un tel cadre :
tous s’étalaient sur plus ou moins trois pages, nécessitaient un résumé des
précédents chapitres.
J’ai donc taillé dans le vif,
supprimé l’inutile, et je me suis aperçu que non seulement ce travail me
passionnait, mais que mon texte s’allégeait, montait d’un cran sur l’échelle du
pouvoir et gagnait en puissance. Ainsi, j’ai songé que mon Karnaval de 305
pages profiterait on ne peut mieux d’un toilettage le ramenant aux alentours de
250. J’ai donc entrepris sa taille, éliminé nombre de ses adjectifs, raccourci
certaines phrases, flanqué à la poubelle des élucubrations me semblant
superflues.
Au final, une réduction de cinq
petits pour cent…
Déçu ? Que nenni. Je viens
de redécouvrir ce que je savais depuis longtemps : une œuvre de fiction a
besoin d’espace, de surface, de temps, elle a besoin de dériver au vent de
l’imaginaire. Pas le billet d’un bog, qui doit couper le souffle en plus de frapper l’esprit.
Auschwitz Karnaval compe à présent de 288 pages. Il restera ainsi.
04 novembre 2009
Fin de Karnaval…
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En vertu de
l’atavisme voulant que quiconque, même polyglotte, polydactyle ou
polytechnicien, régresse devant l’image du Père, et quand bien même ce dernier
aurait-il des allures de moins-que-rien, je dois avouer que le Führer a
fortement impressionné les humbles Zigeuners, Juden, Musulmanner et Marxisten-Leninisten
que nous redevînmes devant lui. Non par faiblesse de notre part, mais par
l’effet de la flamme habitant le branquignol, la rage le maintenant dans un
état de férocité dont aucun prédateur n’aurait pu se prévaloir. Car il était
petit et plutôt mal fichu, le Terminator teuton. Membres fluets, front bas et
pif de clown, moustaches à faire pleurer. En revanche deux yeux de sanglier,
deux braises vous désignant l’enfer.
Heil Hitler !
nous sommes nous écriés. Mais le bougre, à deux doigts du cyanure par lequel il
comptait échapper à ses juges, n’avait nulle envie de plaisanter.
— Wer sind Sie ?
éructa-t-il de sa voix rocailleuse.
— Nous sommes ton pire
cauchemar, mon chéri, lui susurra Guturdjieff.
Il a voulu rameuter
les siens, mais il y avait longtemps que les siens s’étaient jetés dans les
canots de sauvetage, et le seul spadassin à se manifester fut étendu d’une
balle entre les yeux. Mais il fallut encore venir à bout de la mariée, laquelle
réalisait, son époux n’ayant pas que des amis, qu’il était temps de sortir ses
griffes. Vanité ! Kratzko abattit d’un seul ploc la dernière dame du
Reich.
Vision sinistre que
cette mariée vous fixant de son œil bleu, un coquelicot sur le chemisier. J’ai
ramassé le bibi tombé à terre, le lui ai remis sur la tête et c’est à ce
moment-là que son mari de la vingt-cinquième heure et son amant de douze années
de gâchis eut cette réaction qui nous cloua sur place : frappant le béton
de sa canne et trépignant au bord de l’hystérie, il se mit à hurler.
« Mon canard,
tenta Mordekhaï, je vois que tu l’aimais, ta cocotte. Tu lui faisais son affaire un peu trop vite hélas,
réalises-tu maintenant qu’elle te quitte — un si gentil petit lot !… Et te
voici qui regrettes de n’avoir profité de son amour, de ses désirs de femme… Elle aurait tant aimé un enfant,
un petit Adolf qui serait à son tour devenu un de ces preux que le monde réclame
pour écraser les Freud, les Rothschild et les bon sang d’Einstein qui l’ont
mené au mur ! Et qu’as-tu fait, au lieu d’honorer ta poulette ? Tu as
terrorisé Einstein, tu as pourchassé Freud, tu as gaspillé ton charbon à les
transporter, ton gaz à les éliminer, ton énergie à les refroidir. Et tout ça pour
des cendres, celles qui recouvrent aujourd’hui, dans ton empire en vrac, ton
peuple désormais errant ! Alors comment veux-tu, devant un tel manque de
jugeote, qu'un rigolo de mon espèce parvienne à pardonner ?
» Et dire que tu
projetais d’unifier l’Europe, de remettre Charlemagne en selle !…
» Putain la
selle ! »
Nous avions en
projet de l’abattre, de le balancer au diable…Dans le prolongement de cette
vision, nous avons envisagé de le hisser au jour pour le ficeler à l’antenne
radio de son trou de taupe, puis de lâcher le ballon qui la maintenait en
l'air, de regarder s’élever le guignol qui allait fasciner Ouzbeks, Tabriskis
et Mongols, les faire s'agenouiller, fermer un œil, amener ses gesticulations
dans le réticule de leur viseur. Nous avons même pensé lui trancher les
bretelles de façon que son pantalon, tombé sur ses godasses et le dénudant du
bas, fît songer le sniper à quelque batracien mené au Nirvana par l'ange de la
radiophonie… De fil en aiguille, nous en sommes arrivés à l’imbiber d’essence
avant qu’il ne monte au ciel, à regarder les flammes lui lécher le fondement.
Mais voici que le
drôle s’agitait, vagissait et bavait. Alors savez-vous ce qu’il a fait,
Mordekhaï Kosteki ? Il a tiré son canif, s’est saisi d’une oreille, l'a
tranchée et tendue à Panzer. Et comme Junkerine s’inquiétait de n’avoir rien
reçu, il a tranché la seconde et la lui a offerte. Nous naviguions en plein
surréalisme, du côté de la névrose.
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03 novembre 2009
Vers les entrailles du globe.
Perle Totenkopf - photo X.
Un coup de chiffon
suffit à rendre à nos bottes le brillant des beaux jours, et le brossage de nos
uniformes à les débarrasser de la poussière risquant d’indisposer le Pouvoir.
Et voilà !
Serviteurs inconditionnels d’un régime en javelle, officiers demeurés à leur
poste malgré que tout fût en vrac et que la fierté allemande fût passée à la
trappe, nous avons investi, dans la carcasse de la Chancellerie, une salle dont
le gigantisme tenait lieu de mouroir à un millier de S.S. sérieusement amochés,
dont le remugle des blessures faillit nous jeter bas.
— Courage, kameraden, s’écria
Mordekhaï, pris soudain du désir de dynamiser le bataillon s’en allant au
cimetière. Courage, Spetznazen und Schweinen ! De nouvelles armes, vous
entendez, de nouvelles armes, Allah Akbar ! vous sont livrées en gare de
Görl…
A ce moment, une formidable
déflagration sonna la fin du monde. Une colonne vacilla, une autre l’imita, si
bien que la majeure partie du dôme, haut de vingt mètres, s’effondra sur les
agonisants, étouffant râles et gémissements dans un nuage de plâtre, enterrant
puanteur et souffrance sous des tonnes de moellons.
— Prévenir Herr Hitler,
schnell, postillonna Guturdjieff à l’intention d’un S.S. estourbi qui cependant,
recouvrant ses facultés et reconnaissant Himmler en la personne de Cabriolet,
nous invita à le suivre. C’est ainsi que nous parvînmes, accompagnés de nos
chiens et alourdis d’un armement dont personne ne parut s’inquiéter, devant le
blindage où se terrait la Bête.
Mordekhaï a fait feu, notre guide
est tombé. Enjambant son corps, Kratzko a frappé au guichet.
— Die Losung, bitte, a demandé
une voix.
Le losung à la
manque, le putain de mot de passe, nous ne l’avions évidemment pas, du moins
pas sur la langue. Non plus que dans nos poches, mais il aurait fallu plus
d’une broutille de cette espèce pour nous contraindre à la retraite. Reculant
pour nous faire admirer, en Militärmanner huilés et formatés, aux regards
affinés par les opérations de sabotage et d’éradication de juifs, Heil
Hitler ! avons-nous éructé à la face du destin. Cela en exhibant un H.H.
pitoyable, arraisonné alors qu'il tentait de s’enfuir par l’escalier de
service, pour preuve le pruneau… attendez qu'on le déloque… voyez le
travail !… et vous exigez…
Le judas s’est
refermé, des appels ont retenti, puis un martèlement de bottes est monté des
abîmes, deux yeux ont clignoté dans le noir du judas.
— Die Losung,
bitte. Le Führer l'exige.
— Mais bordel
de bordel, s'est emporté Gorbatchev, enfin Guturdjieff. On débarque de l’enfer,
trois jours qu'on n'a pas mangé, qu’on n’a pas baisé et qu’on a vu la mort à
tous coins de rues, et de la pourriture partout, tout ça pour cette enflure,
pour ce Reichsführer à la graisse d’oie, et s'entendre réclamer… die
Losung ? — A chier ! Alors
va dire à ton Führer, Heil Hitler !, que si jamais tu n'ouvres pas vite
fait, son chochotte, on le passe au barbecue. Exécution !
Conciliabule, bottes qui s’en vont et remontent, et de nouveau l'œil noir : « Papieren, bitte ».
… On a
refilé les Ausweiss d'on ne savait
plus qui, on a appris que le Führer frôlait l’attaque, et la porte s'est
ouverte sur nous cinq, nos chiens et trois coups de feu, ploc, ploc, ploc,
sortis du silencieux de Ladislav. Enjambant trois cadavres, nous nous sommes
alors dirigés vers les entrailles du globe.
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02 novembre 2009
En piste !
Tout droit, tout droit… il en avait
de bonnes , Abdul ! D’après la carte, il suffisait de suivre la
Prinz-Alberchtstrasse (mais cette artère n’existait plus que dans les souvenirs)
et la Wilhelmstrasse, qui devait nous mener à la Chancellerie, située dans
l’axe du Reichstag, et qui changeait de direction selon que le souffle des bombes
avait orienté les panneaux dans tel sens ou tel autre, et ne débouchait que sur des escaliers descendus à la caves et des fenêtres béantes.
— L'ambiance ! exultait
302.
Prends à droite, s’emportait à
présent Guturdjieff, et file jusqu’au Landwehr Kanal. Ça nous oblige à un
karrabar tchak de burdiskopf, mais si jamais on rejoint Charlottenburg
Chaussee, pas de pétard, on file vers la Brandeburger Tür, et plus qu’à mettre
en troisième, enfiler la seconde à droite, puis la première à gauche, et
trouver un endroit où remiser.
A gauche, et de nouveau à droite,
conseillait à présent Kratzko qui ne se rendait pas compte, ce molovoï, du nombre
de manœuvres à effectuer pour amener notre putain de cuirassé devant les
grilles d’un foutu bois de Vincennes réduit à des troncs d’arbres, à des
squelettes aux branches auxquels se balançaient des officiers passés en conseil
de guerre, pendus séance tenante, abandonnés aux singes qui s’empressaient de
récupérer la chemise, la casquette et les bottes, puis jouaient les King
Kong, paradaient devant leurs moitiés. Himmler-Cabriolet n’en pouvait plus,
Mordekhaï se tapait sur les cuisses, pissait dans son bénard à la vue d’un
Waffen à poil ras dégringolé d’une branche, remonté sur une autre et niquant sa
femelle sous la menace d’un flingue.
— A présent à gauche, non,
attends… à droite, oui, continue à droite,, à droite de la girafe, c’est ça,
vas-y, et encore à droite… encore
un coup, encore un mais… nom d’un chien, garabatchoï, gaffe au rhino !…
Bien que des chimpanzés casqués s’en
fussent pris aux fanions déployés sur nos ailes, eussent compissé le pare-brise
et déféqué sur le capot, je parvins, en trois coups de volants et autant de
marches arrière suivies de contre-attaques et de replis en catastrophe, à nous
remettre en piste. J'évitai même un tamanoir pour aussitôt, dans l’aperçu d’une
croupe d’hippo, me voir prié de prendre de nouveau à gauche, puis de virer sous
les naseaux d’un zèbre et de suivre un tapir, une autruche, une dernière
bestiole avant de quitter le Tiergarten, d’engager le paquebot dans une artère
assez large pour qu’y eût subsisté, grâce aux alligators en quête de marigots
plus sûrs, un passage où se glisser. Obligation de s’arrêter tous les vingt pas
pour dégager ici un lit, une cuisinière, là une armoire ou une baignoire — tout
en se gardant de carnivores en rogne. Après la fin des camps c’était la fin des
villes, l’ère du chambardement et de l’étripage, du dépiautage des Aubusson par
nos amies les bêtes. Nous pûmes encore progresser de quelques mètres avant de
redevoir nous arrêter, et là c’était sérieux.
— J'y vais, dit Kratzko.
Un pavé sous la tête, un moellon sur le
ventre, trois briques sous chacune des jointures et la robe retroussée sur une
venue au monde qui se présentait de travers, une fille au milieu du passage…
Alors là, sans un mot, sans même nous consulter, nous avons agi, et agi en S.S.
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01 novembre 2009
Berlin Karnaval
Je ne sais à quoi ressemblait Dresde après le passage de la Royal Air Force, mais je ne pense pas que le spectacle fût aussi grandiose que celui de Berlin. Chaque nuit livrait à la capitale son lot de nouveautés, chaque lever de soleil peignait en noir et blanc le bariolage des nuits. En plus des bombes américaines lâchées à la volée, les obus soviétiques tirés à bout portant venaient à bout, dans d’effondrement général, d’armées autrefois paradant. Et partout des immeubles béants, des façades n'attendant qu’une pichenette pour ajouter des larmes à la tétanie de chacun quand se précisaient les tirs. Et ça tournait des manivelles, ça implorait des ordres, ça découvrait Oskar dans une mare de sang, tentait de le remettre sur ses jambes et rameutait les autres mais les autres n’entendaient pas, n’entendaient plus, n’entendraient plus jamais. Et le bidasse de rendre l’âme sous des gravats d'où dépassaient sa botte, le canon de son fusil tandis qu’on enjambait son corps — Heil Hitler —, puis qu’on rasait les murs pour aller se planquer dans les caves, au milieu des civils en haillons. Là, comme cloué sur le pot, la tête entre les genoux et les oreilles bouchées, on se comptait les abattis pendant que le sous-sol tremblait, prêt à s’ouvrir sur un déluge de feu, à enflammer par la même occasion le cœur de millions de prisonniers.
Les seules clartés, au long de rues qu’on eût dit de Guernica tant les moitiés de poussettes faisaient écho à la douleur des mères, eh bien les seules clartés, les seuls sourires qui pussent encore éclairer ce chaos émanaient des panzers à pédales. Rien n’arrêtait la vie, les enfants guerroyaient pendant que leurs génitrices en haillons, épouses des seigneurs du désastre, se battaient pour un trognon, un rogaton qu’il faudrait protéger d’animaux affamés remontés du sous-dol. Quant aux chiens, aux chats et autres mets de choix, ils avaient depuis longtemps disparu dans le ragoût du pauvre. Restaient à peine quelques autruches traquées dans les bosquets du zoo, dans les jardins et jusque dans les égouts que s’étaient attribués crocodiles et pythons.
Qu’il était beau, le
Brigadeführer décapité par la mitraille alors qu’il se planquait derrière
l’hippopotame ! Et celui-là, lancé à la poursuite d’un gnou fuyant la
cuisine des armées ! Et pan, dans la bouse d’ l'Oberroffizier Shafferhof,
et paf, dans le pissou le caporal venu lui porter secours. Et
ouille, ouille, ouille, un pied emporté par un tigre, le Feldmarschall qui
n’ira pas plus loin et appellera en vain, et aille, aille, aille l’Oberst qui
fléchit et s’écroule tandis qu’un vautour vient se poser sur une branche,
l'observe d’un œil rond avant de lui chier dessus.
Un immense appétit de S.S., qu'ils fussent béquillards, faisandés de la tripe ou fêlés de la cafetière, avait gagné la confrérie des bêtes. Alors nous, pensez donc, avec nos deux terreurs irlandaises pourchassant le nazi, nous ramenant une guibole, un fessier, un biceps ou un cœur, nous eûmes tôt fait de sympathiser avec le berlinois de la rue et surtout son épouse, cuisinière dans la haute. Ainsi fûmes-nous reçus dans les meilleures familles, nous rapprochant ainsi du but que nous ne voulions manquer.
— Jamais je n’ai dégusté de met
aussi goûteux, susurrait Mordekhaï à Madame.
— En êtes-vous sûr, cher… euh,
pardonnez-moi, j’ai oublié votre nom.
— Höss, Madame. Rudolf Höss,
von Birkenau.
— Birkenau, ach so, Auschwitz-Birkenau,… Ne s’agit-il pas de ce camp de travail dont nous a tant entretenu le Stürmer sous la plume … — oh mein Gott ! oh mon Dieu ! — de ce cher Rosenberg ?
Si le sujet passionnait
notre hôtesse bien que rien ne lui fût épargné, notre
impudence nous rapprochait de cet objectif : trouver la limousine nous
permettant de passer pour de hauts dignitaires devant lesquels on déroule le
tapis — tapis menant bien entendu au bunker du Führer, puis à la porte du
Führer, puis au Führer lui-même…
*
En plus de grabataire (encore qu’il pût s’acheminer vers la cuvette et se torcher sans aide), Adolf, paraît-il, n’était plus qu'un vieillard à ce point décati, vacillant et tremblant à l'idée de s’incliner devant Staline, qu’on devait le rassurer, l’alimenter à la petite cuiller. Terrorisé était-il en effet par le fracas des bombes répandant leur fumée sur ses contre-offensives, le brouillon de ses projets, le marais de ses amours, sa défiance à l'égard de chacun. Mentalement démoli, à jamais ravagé par la hargne, il avait pu faire croire en son génie par des victoires sur les nations imprévoyantes. Mais le roc stalinien lui restait en travers de la gorge, et sa dégradation psychique s’était amplifiée depuis l’échec de Paulus à deux doigts de la victoire mais pas de pot, la Luftwaffe prisonnière du grésil ! Ajoutez à ces maux les malheurs du Duce, le débarquement de Normandie doublé de l’attentat qui faillit le priver d’une oreille, et vous comprendrez que son humeur se fût assombrie. Le vertige le broyait, la seule évocation de son rival — “le petit père des peuples“, so ein Scheiß, ! — le faisait trembler au point qu’il n’osait se montrer. Mais depuis quel balcon aurait-il accueilli des vivats ? Le pouvoir avait sombré dans les gravats de la rue, nul n’aurait reconnu son Führer sous des tonnes de poussière.
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29 octobre 2009
Honneur et P38
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Parvenus le lendemain à la croisée des routes de
Mikolow et Pszczyna, en queue de la gigantesque cohorte dont un millier de
participants, dépouillées de leurs pelures sitôt quitté ce monde, gisaient déjà
ici et là, nous avons opté pour la direction de Bielsko-Biala, plus
accueillante à première vue que celle de Gliwice et Wroclaw. Peut-être nous
trompions-nous, mais difficile d’en juger car les attaques et contre-attaques
des différentes armées, d’après la BBC, faisaient rage tant au sud qu’au
septentrion, et les campagnes n'étaient pas mieux loties que les villes :
partout des bombardiers, en vertu de quoi effondrement de ponts, déviations à
n’en plus finir, soldats et déserteurs n’y comprenant plus rien… Et puis il
nous parut que la montagne offrirait de meilleures opportunités que la plaine.
Nous projetions d’y enfouir nos sacs, de venir les reprendre sitôt le Führer au
trou.
Seuls à présent en compagnie d’un commandant qui ne
commandait plus, nous dérivions parmi des paysages que maintenait sous sa
griffe la svastika du radiateur. Nous aurions volontiers arraché ce symbole,
aurions de même éjecté le père Höss, tant son opacité nous devenait pesante.
Mais tant que le cessez-le-feu n’aurait pas retenti, nous ne pouvions souhaiter
meilleur laissez-passer.
Papieren, bitte… Ah, Rudolf
Höss, der Kommandant des grobe Konzentrationslager Auschwitz ? Heil
Hitler ! ya, ya, gut, hé hé ! und gut Reise, Herren… mais ce n'était
que rêve. Vautrés dans un néant moelleux alors que des milliers de nos
semblables pataugeaient dans la neige et retournaient leurs poches pour ne rien
y pêcher, nous avions le moral en chute libre. Et ce ne sont pas les butors des
jeunesses hitlériennes dont une demi-douzaine, armée de fusils de la Grande
Guerre, venait de surgir devant nous, qui purent le remonter. Nous leur
conseillâmes de filer, mais les gamins se cramponnaient à leur pétoire avec une
telle foi en leur avenir que je me résignai à en descendre quelques-uns —
treize ans, quatorze à tout casser, à peine un poil sur le menton mais des
allures de fauve, et maintenant de cadavres dont les marcheurs s’appropriaient
les fripes, les bottes, le fric et les Auschweiss…
Comment le peuple allemand, qui comptait autrefois
tant de poètes et de penseurs, n’avait-il pas compris que le Juif, répugnant à
force de courber l'échine, devait cela au S.S. qu’amusait sa terreur ? Et
comment la majorité des Allemands, au seuil de la défaite, pouvait-elle
continuer d‘ignorer l’état des miséreux qu'on poussait vers des camps, puis
d'autres camps et encore d'autres jusqu'à ce qu'il n'existât plus de camps, ni
de mourants, ni de populace allemande, ni d’Allemagne, ni rien… On voyait des
marmots abandonner leur pouce et se mettre au service de Satan, des mères
s’enlaidir à frapper la boiteuse qui ne les saluait pas. De moins en moins de
dignité chez le péquin de la rue, rien que des bonnes femmes qui empoignaient
le balai pour se venger de leur propre abjection sur l’échine du marcheur, puis
désignaient le malheureux au cochon qu'elles souhaitaient pour gendre. Et à
chaque fille son assassin — mais chut, laisser le silence veiller sur la vertu
des chiennes, laisser les chiennes dans la contemplation du veau tirant son P
38, visant la guenon harassée et pressant la détente.
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27 octobre 2009
Le grand départ
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Lors de l’évacuation, qui fut
un bordel sans pareil, Rudolf Höss, retrouva son génie.
— Büroführer Mitburg, mettez en
route les Dehomag, prenez les piles de cartes dont les machines auront
soustrait les tire-au-flanc, et dressez-moi deux listes de Häftlings en état de
carburer. Exécution !
— Yawohl, Herr Kommandant, expectora Mitlys. Et de gagner le bureau de feu Grapner, de se placer devant les rayonnages où s’alignaient, au-dessus de trieuses débranchées, quelques dizaines de milliers de bristols, d’en repérer le centre.
— Fertig, mein Kommandant !
— Gut ! Alors la moitié
gauche pour l’Oberkolonneführer Haseweiss, décida Rudolf en désignant un
officier qui n’osa pas broncher, la moitié droite pour l’Obergruppenführer Speckschnak,
qui n’osa pas non plus… A présent, Haseweiss et Speckschnak, scindez en deux
vos Oberkolonnen, attribuez à chacune des moitiés le Kolonnführer de votre
choix, lequel Kolonnführer divisera sa colonne en sous-colonnes ayant chacune à
sa tête un Untercolonnefüher, et ainsi de suite jusqu’aux sous-groupes et aux
sous-groupeführers, et pour finir au préposé à la lanterne rouge. Exécution !
— Yawohl !
En moins de dix minutes, les quatre-vingt-quinze mille pensionnaires, chacun représenté par une carte perforée qui ne traduisait plus rien, furent répartis en quatre-vingt-quinze Untergruppen de mille têtes, les Untergruppen en Gruppen, les Gruppen à leur tour en Obergruppen, chacune des unités, sous-unités et super unités ayant à sa tête sous-Führer, Führer et suprême de Führer, les sous-suprêmes n'ayant de comptes à rendre qu'aux suprêmes, les suprêmes à leur commandant, lequel, tout en feignant de tutoyer le Reichsführer Himmler lorsqu’il avait Mitlys au fil, continuait de nous obéir au doigt, à l’œil et aux Walter PK que nous braquions sur lui de l’intérieur de nos poches.
Ces regroupements
n'étaient évidemment que miroir aux alouettes. Plusieurs milliers de cartes
perforées, portées par des intérimaires dont un grand nombre arriva sur les
fesses au bas d’escaliers verglacés, s’abîmèrent à jamais dans la tourbe. Au
bout du compte, la répartition s’effectua selon le système en vigueur sur la
rampe : « Du, rechts, du links, du rechts, du links, du rechts, usw,
jusqu’au dernier qui voulut bien n’en pas faire qu’à sa tête, emboîter le pas à
son frère ou sa sœur. Car les femmes elles aussi partaient pour le grand large,
ce qui engendra comme de juste désordre et coups de gueule. Les fiancés et
maris en effet, demeurés sans nouvelles de l’âme sœur depuis leur arrivée,
espéraient la retrouver à la faveur d’un changements de file, d’un changement
de groupe, du passage clandestin d’un sous-groupe à un autre, puis d’une
colonne à la colonne précédente ou suivante, les fiancées et épouses de leur
côté agissant selon un schéma similaire où se mêlaient quelques mioches sortis on
ne savait d’où, sans doute de sous leurs jupes puisque les maternelles et les crèches
avaient été liquidées au mortier. Conséquence : frustrations, désespoir en
veux-tu en voilà, mais parfois des retrouvailles, dont il fallait cependant ne rien laisser
paraître.
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25 octobre 2009
Flash de 16 heures
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Au beau milieu du Karnaval, alors
que les S.S. déguisés en détenus titubent sous l’action du Cognac Ukrainien
qu’on leur sert à la louche, les détenus déguisés en S.S. se font un plaisir de
vider leurs chargeur sur ces clampins et leurs bonnes femmes.
Voyons maintenant ce qui se passe à l’étage supérieur…
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Confrontés à cet ahurissant pugilat,
les surveillants de miradors renonçaient d’autant plus à comprendre que la
pharmacopée de Myklos, dont l’alcool décuplait les effets, venait d’agir sur
leurs synapses dans le sens de la déglingue. Le bidasse du mirador 21, qui
tenait à faire coïncider le réticule de son viseur avec il ne savait plus quoi,
sentit un pruneau ricocher sur son casque. Trop mal en point pour réaliser
qu’il s’agissait d’un projectile perdu, que le collègue du 20 ne l’avait pas
visé, lui, Ausgar Buzuk, mais que c’était tout comme puisque la balle lui avait cabossé le casque, il parvint à
tirer le levier d’armement de sa 111 MG, sulfateuse aérienne qui vous coupait
un Stormovik en deux, et réussit à introduire une ration de pruneaux dans la
fente adéquate. Il fit alors pivoter sa pétoire, porta son attention sur son
voisin de l’est, dont l’allure peu amène annonçait la raclée. A sa gauche une
menace identique, mais on ne pouvait brûler la vie par les deux bouts alors
prends ça, Arschloch, c’est envoyé de bon cœur !… Et Arschloch, manqué
d’un poil et d’autant plus furieux qu’il n’y était pour rien, d’agir à son tour
sur les leviers de sa volonté, puis sur ceux de sa sulfateuse, de presser la détente
et de balancer la sauce.
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Mais le Seigneur veillait. Buzuk ne
fut ni rectifié, ni même égratigné, encore qu’il eût pris sur la tronche une
bonne moitié du toit, lequel s’enflamma sur le gaz où chauffait sa gamelle. Et
comme la visière de son casque avait franchi la ligne de ses sourcils pour lui
défoncer le nez, la sensation de pisser le sang, qui plus est dans le noir, et
qui plus est dans un tohu-bohu du diable, le contraignit à chercher à tâtons,
pour fuir les flammes qui lui léchaient le postère, le chemin du retour vers
une terre d’où s’élevaient des ferraillements à ce point soutenus que nul ne
pouvait percevoir ses appels au secours. Craquement de mauvais augure, lent
basculement de la structure devenue tripode, puis bipode, et finalement
dégringolade. L’incendie s’était propagé aux béquilles du fichu mirador, d’où
torsion de l’édifice, le déplacement du centre de gravité entraînant le
cisaillement des boulons et ce dernier provoquant, au moment de l’effondrement,
un cri vite étouffé.
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22 octobre 2009
Chiens, Totnenkopfs et Schützen
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… Après la révolte des détenus, nous voici au beau milieu du démontage d'un crématoire.
Face aux Stücken chargés de la récupération des briques, les S.S. et leurs chiens. Le problème réside en la tension grandissante entre nazis et Schäferhunds.
Scène IV
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Pour l’instant pas un son, on s’observe. Dans la prunelle des chiens, les S.S. mesurent capacités d’attaque et pouvoir d’encaisser, déterminent l’effet que produira sur leur couenne les mâchoires exhibées. Si par malheur ils loupent la cible, adieu cochons couvées, Schweinen und Bruten. C’en sera fini pour eux.
Côté mastards, raisonnement identique, à cette seule différence que le chien n’a pas la faculté que possède le nazi de raisonner par concepts, images et métaphores. Pour lui, seule la ligne droite mène d’un point à un autre, et le problème se résume à ceci : ou je te saigne, ou tu me tues.
Si tout se brouillait dans les cerveaux nazis, tout se clarifiait au contraire dans le cortex de quadrupèdes dressés à déchirer du Juif — et pourquoi pas du S.S. si la situation le voulait. Et la situation ne pouvant perdurer, il fallait bien que la tension, après l’engloutissement de toute logique dans le naufrage de la raison, tranchât les liens maintenant les pulsions dans les limites permises.
C’est dans la caboche de Zoltan Borzembach que le voltage a soudain dépassé les bornes, créant le court-circuit qui mit le feu aux poudres.
Borzembach, promu gardien de camp en récompense de sa destruction à la masse de la mercerie de son quartier lors de la nuit de cristal, paniquait à la vue du molosse dont il avait la charge. Cette bête obtuse, dévoyée par un dressage à la diable, le fixait d’un regard de malade. A tel point que Borzembach se demandait, le bestiau le prenant d’évidence pour une os de quelle manière il pourrait s’en sortir. C’est alors, en cherchant à changer de main son fusil mitrailleur, qu’il fit un faux mouvement. L’arme lui échappa, qu’il voulut rattraper. Hélas, ce n’est pas sur elle qu’il referma son gant, mais sur la queue de Vilbur, lequel fit volte face et lui trancha deux doigts. Hurlement de Borzembach, coup de pied dans les burnes de Vilbur, fureur du quadrupède qui lui happa si bien la botte qu’apparut un orteil aussitôt englouti. Borzembach voyait rouge, le berger voyait noir, nous revenions à l’essence du nazisme.
Un Schäferhund aux yeux jaunes, qui venait de sauter à la gorge d’un S.S. aux yeux fous, fut abattu par le S.S. de droite — à la suite de quoi ce dernier fut agressé par son propre clébard, charogne qui refusa de le lâcher tandis que son voisin de gauche abattait un bestiau entendant l’égorger. Le second S.S. de droite, qui se protégeait le groin après qu’on lui avait bouffé le nez, demeurait cul à l’air. Et ça bardait à tel point que l’heure n’était plus à compter les victimes mais à envisager l’ensemble des faits d’arme, à déterminer d’un coup d’œil qui serait décoré le lendemain, sur l’Appellplatz, dans le déploiement des étendards et le déchaînement des cuivres.
Hélas, rien n’est simple. Si je me trouvais sur les lieux en compagnie de Guturdjieff, de Mordekhaï et d’Abdul quand retentit le premier tir, nous en étions à jauger la Daimler, à tenter de savoir s’il nous serait possible d’y charger suffisamment de munitions et de nourriture en vue de l’évacuation prochaine… Les événements se sont alors enclenchés avec une telle rapidité que nous n’eûmes pas le temps de lever les yeux que nombre de chiens, de Totenkopfs et de Schützen, déjà, se noyaient dans leur sang. J’eus l’impression qu’un Schäferhund rampait, qu’un S.S. essayait de récupérer son arme sous le ventre d’un voisin, qu’on se culbutait à droite, qu’on on se déchirait à gauche, qu’on se bastonnait de partout. Un poignard surgissait, valsait aussitôt un képi et ferraillait un casque tandis que volait la neige sous les raclements conjugués des semelles et des griffes. Et ça grondait, ça aboyait et gueulait avec une telle énergie, un tel désespoir en même temps, qu’il eût fallu plusieurs cameramen pour couvrir la mêlée.
Mais le spectacle continuait. Du Kanada jaillissaient des troupes fraîches, une troisième armada parvenait sur les lieux, et des colonnes entières dérapaient dans la neige, arrivaient sur les fesses pendant que les combattants, hommes et bêtes mêlés, noués, parfois même emmanchés et haletants, tentaient de surnager. Et si l’un des protagonistes s’inquiétait du pourquoi, du quoi quoi, du qui quo, du que qui, il n’avait pas le temps de s’interroger. Il prenait une des balles qui sifflaient aux oreilles de chacun (Höss lui-même avait trouvé refuge derrière sa limousine, dont avaient éclaté les pneus), mêlait ses hurlements, ses mugissements et vociférations au ramdam général pour la raison que son clébard, qui venait de lui broyer le poignet, s’intéressait à présent à ses prunes. Et les chiens de faire de même dans leur langage à eux, et les Stücks d’applaudir à chaque nouvelle saignée, à chaque nouvelle peignée, ce qui se traduisait par un applaudissement unique, prolongé par l’écho.
Ne restèrent bientôt plus, sur le béton de l'ancienne chambre à gaz, que quelques hommes et bêtes hagards, certains le crâne ouvert, d’autres amputés d’une guibole ou d’une patte, qui se fixaient comme des pestiférés.
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21 octobre 2009
La mise à mort
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Après leur extraction du convoi, les sans grade sont immédiatement conduits au “bunker“ et gazés. Les autres, essentiellement des officiers, sont plongés dans le cirages et disposés dans les sous-sols du crématoire numéro III. Protéges par des glaces sans tain, les détenus les observent. Ils sont accompagnés du commandant.
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En cet instant cependant, nos héros se trouvaient, en
compagnie d’un chien et d’une poignée de gaspards, dans l’antre du nazisme, au
cœur de l’entreprise industrielle à laquelle ils avaient œuvré — autrement dit
prisonniers d’un sphincter sur le point de les vomir. Mais rien n’était encore
perdu, et d’innombrables questions se bousculaient sous les crânes :
comment s’en tirer à mains nues, comment se hisser à six mètres et manœuvrer
une trappe qui n’offrait pas de poignée, et de quelle manière, sans
mitraillette ni rien, briser une série de miroirs que protégeait une grille… Et
où aller pisser, où s’accroupir alors qu’on se sait observé ?
Dépités, ces
messieurs décrivaient autant de cercles que la stupidité dans une tête de bois.
Pourtant, lorsque j’ai vu un gros lard se mettre à trépigner et chercher
l’isolement, j’ai coupé la lumière par respect de sa pudeur, et de la fosse aux
lions est monté un plaisant soupir d’aise. Hélas la grossièreté reprit ses
droits, et nombre de jurons s’élevèrent.
— Terminé ?
Pas de réponse. J’ai donc rétabli la lumière, cela au
moment où se reboutonnaient le gros lard et son biquet de voisin. Biquet a
baissé les yeux, Gros Lard a offert à la ronde une tête de six pieds de long
alors que ses semblables, le nez pincé, se détournaient de ses déjections.
Intéressé, le Schäferhund s’en approcha, les huma, puis les compissa.
Applaudissements des spectateurs, j’ai éclairé la loge.
Leur effarement, quand ils ont distingué notre
alignement, nos uniformes ! Et leur soulagement lorsqu’ils ont vu nos deux
commandants les saluer. Rudolf de son plus beau sourire, son second d’un
claquement des talons et d’un lancer de dextre — mais pas le moment de plaisanter.
A leurs yeux, ce à quoi nous les confrontions
relevait du gag un peu salé. Le défécateur se sentit soulagé, les non
défécateurs de même, et comme certains exprimaient leur désir de communiquer,
je leur offris le micro.
— Schutzführer S.S. Brotschnitte, Herren
Kommandanten, se présenta un cabot à la casquette en ruine, qui vint se placer
devant ses troupes en ordre de repli. Heil Hitler !
— Heil Hitler ! enchaînèrent les bidasses
tandis que le chien, peu rassuré par cet échange, se prenait à aboyer, ce qui
lui valut un coup de botte.
Conforté dans sa virilité par le rétablissement de
l’ordre, et recouvrant l’aplomb qu’il avait failli perdre, Brotschnitte remonta
au créneau, exprima son désir de recevoir le soleil.
— Die Schlüssel, bitte, Herren Kommandanten.
L’objet de son désir, la clé de la liberté, la
Schlüssel désirée, c’est moi qui la détenais. Je la sortis de ma poche et me
fis un plaisir de la lui promener sous le nez. Puis, d’un guichet, je la
laissai choir en direction des mains qui se tendaient vers elle. S’en saisit Brotschnitte, qui fila aussitôt et s’en revint, exprimant un
profond désarroi.
— Je ne comprends pas, Herr Major, la porte n’a
pas de serrure.
— Comment cela, pas de serrure ? Bien sûr que
si, répondis-je. Mais pas de ce côté-ci, mon garçon. De l’autre.
Incompréhension
du larron.
— Du côté
extérieur, dus-je préciser. Et de lui expliquer qu’il s’agissait de la porte de
la chambre à gaz où l’on exterminait les petites filles qui jouaient à la
marelle quelques instants plus tôt.
Je vis se
décomposer le visage du cabot.
— Je ne
comprends pas, Herr Oberst. Qui êtes-vous ?
Cette fois, je
laissai tomber l’humour :
— Je me
nomme Yitzhak, Yitzhak Zwostek, né à Szczecin en 1922, d’une mère juive
bastonnée par des brutes portant ton uniforme, etc… … Mais, entre nous,
Brotschnitte, dis-moi, combien de Juifs as-tu exterminés, depuis le temps que
tu t’acharnes ?…
— Allez,
Herr Oberst, tenta le rigolo, ça ne prend plus. Je vois que le commandant…
— Brotschnitte,
j’ai posé une question.
Le jeu aurait pu continuer longtemps, mais j’en ai eu
assez. J’ai coupé la lumière, écouté de ramdam, perçu le choc des semelles
contre l’acier de la porte, les aboiements des officiers, les gémissements du
chien, le couinement des rats. Et j’ai rebranché le micro.
… " Pour cause d’assassinat des leurs, les peuples juifs, tziganes, bolcheviques et polonais, ainsi que tous les peuples de la terre, ainsi que les objecteurs de conscience, les Témoins de Jéhovah et les homosexuels, viennent de vous condamner à la peine capitale, c’est-à-dire au Zyklon, par respect de vos coutumes. Dans quelques instants, la trappe située au-dessus de vos têtes (quatre-vingts têtes se sont alors levées) va s’ouvrir, la mort vous choir dessus (inclinaison des fronts vers l’aire d’atterrissage)… Vous pourrez ramasser les paillettes avant que le poison ne s’en dégage, ai-je alors poursuivi, mais où les mettre ? Tout le problème est là. Cependant, ne vous désolez pas. Si vous allez découvrir ce qu’on subi tant de femmes, tant d’hommes et de marmots avant vous, vous aurez sur eux l’avantage de savoir pour quelle raison on se débarrasse de vous. De surcroît, grâce au film que nous allons tourner et leur faire parvenir, vos supérieurs compatiront. Alors une dernière fois, messieurs, Heil Hitler ! et de la dignité ! Le Führer vous contemple."
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… La suite, je préfère vous la taire, elle fut épouvantable. Entre les rats qui sautaient sur les hommes et le chien, le chien qui butait dans les hommes, les hommes qui inhalaient le poison et se roulaient par terre tandis que l’écume leur sortait de la gueule, que leurs trognes prenaient les couleurs de la mort, ce fut presque insoutenable. Pour échapper à cette horreur, Frauen Höss et Baer, sensibles à la souffrance d’autrui, s’enfouirent dans leurs fourrures, leurs époux de leur côté s’en allant en pensée se promener du côté du gibet. Quant à Mordekhaï et moi-même, jouissant de ce premier aboutissement de la Vengeance, nous sommes restés jusqu’à la fin, jusqu’aux derniers soubresauts, jusqu’à ce que plus rien ne bougeât, ni les hommes, ni le chien, ni les rats. Ce fut d’autant plus difficile que ce n’était plus une poignée de nazis que nous voyions agoniser à nos pieds mais des milliers, des centaines de milliers de nos frères et de nos sœurs, de nos mères et de nos enfants, de nos tantes, de nos oncles, de nos cousins et de nos cousines déversés par wagons, sélectionnés avec indifférence, exécutés pour avoir osé être.
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