Chronique, virgule

Chronique d'idées, de mots et d'humeurs : derrière la virgule, il y a toujours à lire...

16 août 2008

Fissure en éden

Poseidon4   
    Poseidon (mutilé par mes soins)

    Elle fuyant devant lui et lui la poursuivant, la rattrapant au crawl. Elle bat des quatre membres, agite les mains, se réfugie derrière un bouclier liquide auquel répond un tir d'éclaboussures — l'esprit hélas ne colle plus au corps.

    Ne plus connaître que la faim, espère-t-il de dessous son angoisse, la soif et le plaisir de l'étancher, l'élémentaire bonheur de poursuivre dans l'eau une fille si souple qu'elle semble née des vagues. Il tente de s'en saisir mais la voici qui plonge et qui ressort plus loin, qui joue à la noyée pour enserrer soudain dans l'étau de ses cuisses, se rejeter en arrière, ouvrir les bras et se laisser flotter, se laisser regarder, désirer pour mieux prendre… Car c'est en direction du sable, de l'étendue paradisiaque d'avant le purgatoire, qu'entraîne cette naïade qui vérifie que le mâle est toujours à ses trousses, que le prédateur la suit.

    Il ne veut plus penser, ne plus garder conscience que de la continuité de ses mouvements, de la synchronisation de ses bras et de ses jambes. Il en appelle au dieu solaire, s'applique à fonctionner en horlogerie précise, en bielles soigneusement entretenues, régulièrement huilées… Il évoque la dureté qui le liera à elle, celle-là même qui le portait hier vers ses enjambements du frôlement des feuilles, l’attouchement deviné de la fougère au plus douillet de sa personne sous la chemise trop courte… Il envisage les lèvres dont les sécrétions douces lui seront un piment, il n'aura plus ensuite qu'à se mouvoir dans une gaine souple, couronnement de son action, assouvissement de sa faim. L'évocation agit dans le sens espéré, il passe sur le dos et se laisse flotter, rejoindre par un souffle, saisir par une bouche.

    Sex and love ?... Ils atteignent le sable, la vague roule leurs corps. Il se relève pour se saisir des rênes, accomplir le rituel.

*

    Il a su rassembler les débris rescapés de la rivière, transcender la faiblesse qu’il espère passagère. Ne lui reste qu'à étayer la forteresse de sable, à lancer la machine par des mouvements précis, ni trop rapides, ni trop lents, équilibre précaire.

    L'y aide le roulement des vagues, il traque le plaisir au rythme de la mer, éperon poussé vers les abysses et ressorti mouillé, nacré, dans le crissement de millions de coquillages. Mais cette évocation des profondeurs se tourne contre lui, le refroidit au point qu’il doit en appeler à des compositions vulgaires, des devantures ouvertes et des exhibitions, des déballages et des débordements, des échappées qu’on cherche à contenir, des remballages hâtifs, des bâillements involontaires sur des nudités grasses, rideau s’ouvrant sur des formes laitières, puis se dénouant pour amener sur des devants de scène des éclairements ombreux, des aperçus d’abord à demi recouverts, puis offerts et se donnant à gouinfrer dans la moiteur de la pornographie privée.

    Et c'est une robe de soie, alors que les visions perdaient de leur pouvoir malgré des changements de pose, des retouches savantes et de nouveaux éclairages, qui pour finir le sauve, déposée par un souffle de vent en travers de ses reins. La délicatesse du tissu le ramène aux ombrages de l’éden et voici les girolles, et voici la jeune fille en sa courte tunique, la demoiselle de haute vertu en privation de sa petite culotte, qui se penche et ramasse. Plus qu’à la basculer la saisir par les hanches et l’ouvrir comme une chose, la saillir comme une bête, en jouir sans retenue.

    Ils ont changé de position, il l’a mise en levrette et la besogne comme une fille des bois, c'est rapide et bien fait, dégradant mais tant pis.

    Dégradant pour lui seul, qu'elle maintient en elle des vibrations de son être, de la contraction de l'anneau de son sexe avant de se défaire de lui, de revenir sur le dos et de l’attirer sur elle pour une dernière étreinte, un soupir d'apaisement.

    Eden extrait

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14 août 2008

En rejoignant la svelte jeune femme blanche

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Pascal Rérat, Minotaure fusain
dérobé sans autorisation, car impossible à joindre

    Neuf heures et demie au cadran du soleil, reste suffisamment de temps pour déployer la nappe d’un festin rougeoyant. Disposer les bougies, voir s’esquisser le pillage amoureux, s’éclairer le regard d’une guêpe qui veut encore qu’on la saisisse et qu’on l’honore avant de se détourner pour vous emmailloter, puis vous démailloter, vous distiller son miel.

    Dix heures dans un instant, grand temps d'aller la retrouver ainsi qu'elle a vécu en rêve, si beau si fort qu'elle en jouira sur l'heure dans le jardin de Dieu, en jouira bouleversée devant un Éternel qui pour l'instant l'éveille et la regarde bailler, l'invite à se lever et lui fait don du lait, de la tartine de miel, de l'eau de sa toilette.

    Chasseur de créatures à plumes, créatures à ivoire et créatures à cuir, Maasaï aux zébrures de couleur sur une peau d'ébène, et la lance à la main, vivant symbole de la magie et de l'ensorcellement des rythmes, dardé pour qu'on le voie de loin, qu'on s'incline devant lui et lui ouvre la voie, il va. Il a fait sienne dans le gazon la svelte jeune femme blanche, il la possédera encore dans le vent des savanes, les herbes calcinées et les chemins de cendres. Il a domestiqué les bêtes, il a repoussé la mort, il marche nu dans la jeunesse du monde, il marche nu dans la clameur d’un million de sauterelles, puis un brusque silence à l'approche du piège.

(…)

La vache en son herbage dominé de cent mètres, miniature bovine à l'ombre d'un pommier, ruminant en silence, à cent lieues de l'exploit… Puis une couleur vive, le chatoiement d’une robe, une aile bleue à deux minutes à peine, sur le sentier du braconnage.
Peut-elle seulement prévoir ? Levant les yeux elle verrait qu'on la regarde de là-haut, vertical et sauvage dans la brûlure solaire et la douceur du vent. Mais l'ignorante est tout à ses efforts dans un envol de  soie, un déploiement de voiles qu'elle tente de rabattre sur elle, et qui s’échappent dès qu’elle reprend son ascension. Elle marque un temps d'arrêt, ramène vers l'arrière une mèche rebelle qui lui revient aussitôt sur le front, puis se tourne pour mesurer, à la hauteur atteinte, le chemin la séparant de qui l'attend peut-être... Serait-il déjà  à la guetter ? N'aura-t-il pas préféré se cacher pour mieux fondre sur elle, l'angoissé, qui sous prétexte de la posséder cherche l’oubli dans le nid de ses bras, de sa gorge, de ses lèvres ? Et la voici qui repart, la voici éclipsée, visible de nouveau, puis effacée par un surplomb, réapparue sur un palier, qui de nouveau s’immobilise pour recouvrer son souffle...

    Ne reste qu'une minute, une minute à peine avant qu'elle ne paraisse et voie.

    Plus que dix mètres, plus que cinq mètres, trois mètres et la raison vacille. S'enfuir n'est plus possible, pas même envisageable.
Plus que quelques secondes, un brouillard obscurcit l’horizon, la cigale s'est tue...

    Mais se trouvait-il une quelconque cigale dans cette réalité chancelante ? Un trac énorme, soudain, devant le précipice. Pas d'autre filet qu’elle si le fil se rompait, plus de filet du tout, et le fil qui se brise.

    Reculer de trois pas, fixer son attention sur une graminée mais ne pas même la voir, ne plus même se voir.

   

Tu m'aimes ?  Roulement d'un caillou, elle apparaît et voit, l'exhibition est devenue naissance.

    Eden extrait

    Et demain, frères et sœurs, attendez-vous au pire avec l'amorce de la chute. Ensuite nous passerons à plus sérieux.

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13 août 2008

Narcisse, ou la féminité des eaux

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Max Ernst Humbolt Current

    Narcisse portant sa déraison dans la débauche dorée des feuilles, le cirque d'une clairière que surveillent les mésanges , les hauteurs insensées où poudroie le soleil… Mais à l'inverse du personnage mythique, qui se penchait sur la rivière pour s'abîmer dans la contemplation de son reflet, se mirer quant à soi dans l'iris féminin, s'y enfoncer pour aller s'y chercher, s’y trouver, s’y sourire, et lui sourire à elle. En plus de la pulsion incontrôlable qui pousse vers le fourreau féminin de son ventre et l’écrin de ses bras, c'est alors une force maîtrisée que l'on dirige vers elle, un jaillissement de l'esprit dans un phallus en arc, ou l'inverse — chaos dès qu'il s'agit de démêler la raison de l'effet, le pourquoi de la cause, les trajectoires croisées de la cause et de l'effet — mais qu'importent ces broutilles ! Une telle divagation sur le chemin de la conscience n'est que l’expression de la volonté du Seigneur d'enfouir en Ses matrices l'incarnation de Sa semence… Bottes quittées aux abords de la source, s'offrir sous Son regard aux tourments de l'argile, en frissonner de mille transports, se voir à deux doigts de s'épancher dans les essences du mâle et du femelle, du liquide et du sec. Se contenir cependant,  se refuser à culbuter, se mouiller alors le front pour recouvrer ses sens, puis se rafraîchir les aisselles et le ventre, et les bourses au passage, la verge dans le prolongement. Mais ni le sexe ni l'esprit, qui cherche à contrôler toute chose, n’y trouveront leur compte.

    Désir, plaisir et faculté de raisonner, de computer et de rêver  transportés à présent dans le gargouillement des eaux, limbes aquatiques où se côtoient anguilles et grenouilles, ondulations, déploiements et détentes soudaines… Et tandis que le désir, on ne peut mieux illustré par la virtuosité de libellules copulant en plein vol, suit une courbe instable qui va frôler l’abîme avant d’en rejaillir pour de nouveau se retourner vers lui, le plaisir quant à lui monte sur l'oblique d'une droite. La rivière se divise en rameaux miroitant au soleil de trois heures, sous des doigts parallèles s'enchaînent les accords de la Lettre à Élise, Allegro mes mignonnes, Andante mes poulettes, et l'esprit dédoublé s'enchante des touffes d'herbe et d’un lit de gravier, de galets qui suggèrent en gué.

    Embryon de rivière, enfance d’un ruisseau que cherche à contenir un empilement de roches agencées en barrage mais l'eau déborde de partout, dégringole en riant sur une fille impudique, grimpée sur des emmarchements d'où ruisselle l'argent sur l’or de son amande. Clôture de barbelés au passage de laquelle elle devra se protéger de ses deux mains en conque, proximité du juge mais on s’en contrefiche, de sous la Création s'élève un chuchotement de vierge, le gargouillis d'un ruisselet dans une savane jaune, fillette nue livrant à son aînée un menu filet d'eau.

   

Eden - extrait

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10 août 2008

Vers l'autre sexe

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    Il dépliait le drap et s’en ceignait, l'abandonnait pour une serviette qu'il se nouait aux hanches, mais dont la matière lui déplut aussitôt. Il aurait fallu que cette parure, cette tunique du guerrier des amphores, outre d'une étoffe plus fine, plus féminine, fût soit plus longue, soit carrément plus courte, cette dernière figure offrant, en plus d'une remarquable  liberté du mouvement, l'avantage maintenir en symbiose avec l'herbe et le vent. Muni d'une paire de ciseaux, il se tailla dans le tergal du drap le pagne le plus élémentaire qui fût, sexe visible sans outrance, mais aussitôt se posa pour le pied, extrémité brusquement disgracieuse, un problème de semelle.

    Il se vit doucement aborder des contrées inconnues, pénétrer des mystères auxquels le mâle humain, prisonnier qu’il demeure de clichés imposés, étranger donc à sa féminité secrète, comparable par sa sécheresse au reptile présenté d'ordinaire sous l'arbre du Savoir, ne pouvait accéder sans abaisser sa garde, abandonner le camouflage qu'il s'imposait pour ne jamais se regarder, pour ne jamais se voir, ne surtout pas changer… Et voilà, il sentait à présent que tombait une barrière, que se déchirait la camisole qui l'avait maintenu en retrait de clartés “dangereuses“, que s'entrouvrait une porte dont la peur du jugement avait seule tenu lieu de verrou.

    De retour dans la salle de séjour il quitta ses baskets, sentit à la révélation du marbre une onde l'irradier, l'élever vers le septième lotus des gourous et des fées. Il effleura l'absente, dériva à son bras, devint la fiancée dont le dernier vêtement se dénouait et chutait à ses pieds… S'enfonçant plus avant dans l’univers du féminin, il tenta d’en percer le mystère, revint en l’œil complice découvrir son corps d'homme.

    Lorsqu'il chaussa les bottes se produisit la sensation inverse, source d'une émotion nouvelle. Comme si le fait d'emprisonner la jambe en avait transféré la nudité dans les hauts lieux du ventre, les bottes devenant ainsi, message acheminé par des nerfs d’ordinaire assoupis, un pont entre sexe et cerveau, et lorsqu'il s'en extirpa cette même excitation revint le vriller de sa pointe. Il demeura ainsi, pieds nus, jusqu'à ce que l'accoutumance eût produit son effet, puis rechaussa les bottes et s'en fut dans une chambre attenante à la recherche d'accessoires. Il mit ainsi la main sur un foulard de soie, en oublia le pagne.

    Botté, ceinturé d'une douceur qui laissait nues ses fesses, libre une invraisemblance qu'il pouvait éclipser ou laisser apparente, il traversait les espaces découverts, gagnait en imagination le lieu du rendez-vous et constatait que la badine retrouvée dans l'entrée, comme il en fut de la botte pour le pied, conférait à la main sa noblesse.
    Pouvait-il cependant, en une telle exhibition, se courber sous le poids d'un bagage ?
    Il décida que non.

    Eden (extrait)
    Publié à l'intention de Sylvaine Vaucher, en toute humilité.

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09 juin 2008

Sur le plancher des vaches

Après la fantaisie d’hier, avant tout féminine, onirique, voici celle d’aujourd’hui, beaucoup plus terre à terre quant à elle, qui en Eden lui fait suite et pendant, en quelque sorte lui répond par une fièvre mâle.

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Sous l'outre gonflée du pis elle a placé le seau, pris sur le tabouret la position d'attaque. Se sont alors juxtaposés, en une perception unique et flamboyante, le flanc placide du bovin, l'étirement des trayons entre les doigts experts, les reins en leur accompagnement du mouvement des bras. Épousailles de la main et de l'appendice rose, tintements alternés, perles de sueur sur une nuque offerte… Mais de cette vision d'ensemble, dont se détachent à peine, dans un relent de chaleur animale et laitière, des poutres et des murs, deux naseaux et des toiles d'araignées, ne se distingueront bientôt, le ventre distendu allant avec le mufle se perdre dans les limbes, que deux cuisses ouvertes sur la béance d'un seau.
Il pose les lèvres sur une peau de sel, commence à défaire un bouton, deux boutons suivis d’autres, toilette à n'en pas douter choisie pour une forme d'ouverture qui dénude le dos, s'échancre jusqu'aux reins, s'arracherait d'un doigt si le doigt le voulait, mais le doigt s'y refuse.
Des bras ramenés en arrière — et au diable la vache — il passe au modelé du ventre, à une gémellité qu'il veut nier dans une possession unique, puis abandonne pour se couler à deux genoux distants, grand écart de la soif devant une flaque de lait.
Blancheur opaque, tiédeur onctueuse où il trempe la main cependant que là-haut, en un déploiement de fleurs grises, après que se soit dénudé le ventre s'envole toute retenue. Il l'empoigne aux chevilles et la fait pivoter, la dispose face à lui, lui porte une première onction.
Son ventre, ses seins éclaboussés, massés, beurrés, puis en désordre le nombril, les pieds et le sillon des fesses. Mais la folle se cabre, veut saisir à son tour, et se penchant reporte vers l'arrière une croupe élargie. Le tabouret bascule, ils s'écroulent de concert et revoici ses dents, ses yeux, et la voici en croix, ouverte et chavirée, sa tireuse de lait, sa fiancée de crème qui cherche encore à mordre, à s'échapper mais glisse, se cambre et attire sur elle. Il entre en elle comme dans du beurre et le lui dit, le lui hurle, le lui sanglote alors qu'elle tente en vain de s'accrocher à lui, toute prise lui échappe, ses mains ne saisiront que deux poignées de paille.

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08 juin 2008

La belle jardinière

Etrange, l’écriture.
Après “Viendrez-vous ?“, que je compte “embloguer“ mardi, et vu le temps qu’il fait, je commence à jouer avec un passage du roman, d’où le bout de texte illustré par le tableau de Picasso.
A moitié satisfait du résultat.
Mais voici que je reprends “Eden“ afin de le mettre lui aussi en ligne. Et me vient l’idée de jouer au même jeu avec les pages 29 et 30.
Les voici donc… A noter que la jeune femme à laquelle je les attribue est une poétesse.

A noter également que j’ai passé deux heures à chercher “la belle jardinière“ de Max Ernst. En vain. Le tableau date de 1924. Si quelqu’un pouvait me venir en aide à ce sujet…

NUBL

Journal.

Envie ce peignoir de quitter, nue en pécheresse de vaquer devant lui, et devant lui danser.
Je ne l'attendais pas, jamais ne l'avais vu, rien de lui ne savais.
De brun velours un pantalon, des restes de buisson dans ses bouclés cheveux, cette émotion qu’il m’a communiquée… Beau à mourir, beau à revivre et rire, et moi les mains mouillées.
En chemise étais-je lorsqu'il parut sans sans tirer la sonnette. Une clé égarée devant moi sur la table a posée, de m’approcher m'a demandé, puis de moi s'est saisi, m'a tirée au soleil, dans le gazon m’a couchée, aussitôt pénétrée. Pas d'autre souvenir, la raison j'ai perdu.
L'avais perdue depuis l'arrêt du temps, depuis qu'on m’a privée de mon éden, de ma raison vivre, et lui qui se présente, et me voici qui chante…
Dans la sienne il a pris ma main, a pris les lèvres et m'a tout pris, tout rendu. En un éclair cela, comme pour vaincre une angoisse inavouable, ou deux désespérances : en son tombeau d’amour la mienne, la sienne dont tout j’ignore. S'il n’avait pas agi de la sorte point en une telle légèreté n'écrirais-je, sans doute rien du tout n'écrirais-je, n'éprouverais-je nul désir d'aller nue au jardin, d’y moissonner des roses.
La belle jardinière a-t-il affirmé que j’étais, reculant de trois pas. De Max Ernst ou d'un autre, ne sais plus mais qu’importe, belle jardinière je suis
Un artiste ? D’après ma description l’a confirmé Clarisse, deux de ses œuvres avais-je autrefois vues, de leurs noirs me souvenais.
De Sologne le peintre, dont sur les murs du salon de Sarah avaient accroché mon regard les tableaux tandis qu’on m'instruisait avec abnégation des secrets de l’amour, dans cette belle maison. Un homme austère, avais-je alors conçu, ou n'avais-je pas conçu car une princesses étais-je alors et rien à concevoir n’avais-je, on concevait pour moi.
Poursuivi par la peur est cet homme, je l'ai senti dès le début, dès que de mieux me vêtir j’ai dit mon intention… Petit garçon perdu soudain à l’idée d’être seul, effaré par le vide, moi sa maman devenue, peut-être sa grande sœur. De ne pas le quitter m’a priée, de ne pas l’abandonner, en chemise de rester. J'en demeurai comme pétrifiée muette, à regarder la main trembler qu'il avançait vers moi.
Plus de mots n’avions-nous, l’amour avons nous fait et de nouveau l'amour avant de parler de nouveau pouvoir, l'amour encore après le déjeuner. Sans trop m’en rendre compte avais-je dû provoquer ce vaurien, sauvage était-il devenu, et sur moi s'est jeté.
Un homme qui a peur, me dis-je en cette minute de pensées qui vers lui me ramènent, vers ce qui s’est passé. Assurément blessé cet homme, souffrance au fond de lui, magnifiquement le hurle sa peinture.
Noire, comme de l’enfer les suies.
L’aimer vais-je ?
Le protéger saurai-je, du sombre l'éloigner ?
Mes tomates arroser je m'en vais.
Toute nue mes tomates arroser, belle jardinière chantante et blanche, mes sandales à mes pieds, sur ma tête un chapeau.

Posté par curiosofurioso1 à 15:36 - Eden - Commentaires [2] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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